Vendredi 14 Décembre 2018
 
 
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Les loups ravissans
Titre de l'ouvrage : Ci commence ce présent livre des Loups ravissans fait et composé par Maistre Robert Gobin prestre, maistre en art, licencié en decret, doyen de chretiente de Laigny sur Marne au diocèse de Paris avocat en cour d Eglise. Imprime en 1505 pour Antoine Verard, marchant libraire demorant a Paris devant la rue neuve Notre Dame a l enseigne de Saint Jean l Evangeliste.

Cette œuvre post-médiévale, assez méconnue, est en quelque sorte la synthèse de la Danse macabre et de ses corollaires.
Maître Gobin, contemporain de Guyot Marchant et d’Antoine Vérard, a bien connu les éditions successives des Danses macabres et sait que la représentation de la mort assez brutale et matérialiste est due aux Cavaliers de l’Apocalypse.
Il a également pris connaissance du manuscrit de Jean Miélot, Le Mors de la Pomme*, édité en 1468, et a repris le thème de la Mort chevauchant un bœuf* que l’on retrouve en 1465 dans la Danse aux Aveugles* de Pierre Michault. Comme notre doyen est un érudit, il fera intervenir dans son œuvre des personnages anciens qui rappellent le Ubi sunt.
Avec l’imagination qui lui est propre et avec beaucoup d’intelligence et de finesse, il se sert des ouvrages de ses prédécesseurs pour mettre en exergue, dans ses Loups ravissans, l’existence du bien et du mal.
Le document original de Robert Gobin comprend vingt-sept gravures sur bois d’une grande simplicité. C’est un livre un peu long où il raconte qu’il a eu deux songes.
Les cinq premières gravures présentent ses deux songes.
Les vingt et une suivantes illustrent l’œuvre d’Accident.
La dernière est une Résurrection qui accompagne la conclusion.
- Avant la présentation du premier songe, l’iconographie (figure 1) est celle de l’Acteur, c'est-à-dire l’auteur, présenté dans une cathèdre devant son pupitre comme tous les récitants.
- L’image de l’acteur endormi (fig. 2) dans son lit illustre le prologue.
- On arrive ainsi au premier songe proprement dit où il voit un loup (fig. 3 et ci-contre) nommé Archilupus, entouré de ses louveteaux ainsi qu’une jolie bergère - sainte Doctrine - paissant tranquillement ses agneaux. Cette allégorie figure le diable qui entraîne tous les pêcheurs à se détourner de l’église sainte et de ses commandements.
Après un long débat entre Archilupus et sainte Doctrine, maître Gobin eut un second songe qui l’effraya tout particulièrement. Le texte nous dit :
La Mort et ung nomme Accident, qui moult estoient espouvantables a veoir, menoient une dance en laquelle estoient plusieurs gens qui en leur vie avoient este remplid de vice et d iniquite et avoient ensuivy la doctrine et instruction de faulx loup Archilupus, c est du dyable, et avoient fait le contraire des commandements de Dieu.
Si tous les pêcheurs sont entraînés par la Mort et Accident à leur Danse, il ne s’agit pas, au sens strict du terme, d’une Danse macabre, puisque nous sommes ici en présence d’éléments qui ne figurent pas dans les Danses macabres primitives : Mors de la Pomme, Cavaliers de l’apocalypse, Accident de l’Homme et in fine un Jugement dernier.
Maître Robert Gobin qui, sans nul doute, s’est inspiré des thèmes de ses contemporains, a su personnaliser son œuvre en ne donnant pas le rôle principal à la Mort, mais à Accident qui est le héros de cette deuxième partie.
Nous ne pouvons accorder à Maître Gobin la paternité de l’iconographie d’Accident de l’Homme, mais tout laisse supposer qu’il soit l’auteur du texte qu’il a créé pour narrer son songe.
Comme dans la Danse macabre la Mort est totalement souveraine, tout lui est soumis ainsi qu’elle le dit elle-même : Je suis la mort laquelle point n avise ou elle frappe ou sur roy ou sur comte… qui du petit ni du grand ne fais compte… je suis la mort qui point n epargne papes, cardinaux ni esveques…
Mais à l'inverse des Danses macabres, la Mort n'agit pas elle-même, elle confie ce soin à son acolyte, Accident, qui lui livrera tous ceux qui se seront détournés de sainte Doctrine. Ce n'est plus ici la brutale survenue de la mort, mais le drame angoissant que livre Accident au vivant pour l'amener finalement à la mort.
L'iconographie présente Accident sous la forme d'un squelette armé d'un dard avec trois personnages qui pourraient être le prêtre, le magistrat et le soldat (fig. 5). Les six strophes qui accompagnent cette gravure confirment son pouvoir : Je suis Accident qui gens livre / A mort par diverses manieres… Je suis Accident qui maine / Cette dance comme voyez…/ Qui eux car de telle matiere / Que vous furent mais dedans biere / La mort et moi les avons mis…
Cette strophe éloquente explique à elle seule le déroulement de l'oeuvre ; il s'agit bien d'une danse, mais conduite par Accident ; et l'Acteur qui n'est autre que l'auteur nous dit combien il a été affolé en entendant les propos de cet homme qui ressemble tant à Atropos.

C'est donc en vingt et un tableaux gravés sur bois, d'une très grande simplicité, que nous verrons notre héros frapper ses victimes en utilisant comme armes : maladies, famines épidémies et autres traumatismes divers. Son pouvoir ? Il le tient du Péché originel, où la gravure parle d'elle même :
Accident a posé sa main sur Adam car il est trop tard, celui-ci a péché. Désormais le pécheur appartient à Accident (fig. 6) qui s'appuie sur son dard avec beaucoup d'ironie. Les propos d'Adam qui accompagnent cette gravure sont également très explicites : Incontinent que j eus menge / Du fruit de vie fut le sujet A la mort qui… Vous savez tous et connaissez / Que pour le mors de cette pomme / Que fiez nous etions tous damnes...
Nous sommes bien ici en présence du Mors de la Pomme.
La base du drame est posée, nous assistons ensuite à l'œuvre d'Accident qui consiste à livrer à la mort tous ceux qui ont écouté Archilupus. Les dialogues qui accompagnent les tableaux ne se présentent pas toujours de la même façon. Dans certains cas c'est Accident qui interpelle le pécheur, dans d'autres cas c'est une longue prosopopée de la mort. Si le pécheur est connu - comme pour Caïn - c'est lui qui parle, et si les personnages de la gravure représentent un état, c’est un personnage illustre qui commente l’œuvre d’Accident. Ce personnage explique en des termes touchants quelle a été sa vie de pécheur, pourquoi et comment Accident l’a amené à la mort. Dans ses dernières strophes, il adjure le vivant de ne jamais prendre modèle sur lui. L’acteur commente tous ces propos et présente la vision suivante :
Accident assiste au meurtre d’Abel (fig. 7) et dit à Caïn : Et vous aussi maitre Cain, traitre, homicide et envieux, pris vous ai pour vous apprendre a dancer mieux…
Sur l’image suivante, Accident entraîne à lui un noble, un cardinal et un laboureur. Dans cette prosopopée, la Mort invective (fig. 8) les trois ordres de la société : Nobles de seigneuriale puissance… Maintenant les Prelats de l’Eglise… Et vous laboureurs et marchands…
C’est Xerxès, roi de Perse, qui répond au monologue de la mort et qui personnifie la noblesse. Nous retrouvons ici un ordre hiérarchique proche de celui de la Danse macabre.
Le tableau suivant est une allégorie : un homme d’armes portant une lance (fig. 9) représente la guerre, il est entouré de deux femmes qui sont Famine et Mortalité. Accident hideux tient cette dernière par la main. Ces trois fléaux prennent la parole à tour de rôle pour expliquer le mal qu’ils ont fait à l’humanité.
Afin de mettre en exergue le pouvoir de chacun, l’auteur va les présenter individuellement.
La guerre, sur un champ de bataille, achève un soldat (fig. 10) alors qu’elle-même reçoit d’Accident un coup de lance dans sa partie postérieure.
Après un monologue de la Guerre, c’est Cyrus, roi de Perse et d’Asie, qui nous conte ses faits de guerre, combien il a été ambitieux et finalement Accident l’a mené à la mort : Comment fini ma mechante vie, qui par Accident m a ravie…
Il termine son récit par un avertissement : Et pour ce tous princes de sang, je vous exhorte que point ne menez guerre…
Laissons l’Acteur présenter le fléau suivant : Quand celui roi eu en ce point fini sa complainte… Que devant moi mortalite revis.
Accident qui symbolise Mortalité, frappe quatre personnes (fig. 11) couchées sur le même grabat. à la fin du texte de mortalité nous savons qu’il s’agit de la peste. Savez vous que vos pechies très forts / Si empoissonne l’air par telle manière / Que souvent par moi vous livrer mors / A ma maniere par pestilence fievre…
Maintenant la parole est à Famine. Sur la gravure (fig. 12) une femme est couchée, tandis qu’à ses côté un homme paraît fort malheureux ; à gauche, une femme prie à genoux, ayant à ses pieds un bébé enveloppé dans un lange. Au milieu de cette scène, Accident tient une gerbe de blé dans ses bras : Changer leur foi par disette et souffrance / Et aussi tout leur maniere de vivre / Car par langueur et faim a mort les livre…
S’il est vrai que les Danses macabres ont été engendrées par les Cavaliers de l’Apocalypse, l’artiste n’a ni représenté ni fait parler ces derniers, mais les a laissés en coulisse, tandis que maître Gobin leur accorde une très grande importance par l’intermédiaire d’Accident.
Le texte de Ganelon, qui trahit les pairs de France, accompagne Accident chevauchant un bœuf.
De son pas lent et régulier il emmène Accident qui poursuit son œuvre. Nous retrouvons ici (fig. 13) la Mort chevauchant un bœuf* de Pierre Michault dans sa Danses aux Aveugles*.
La scène suivante nous amène dans une chambre : Accident et Maladie sont présents, une femme garde deux malades dans leur lit. Dans son monologue, Maladie énumère tous les maux (fig. 14) dont elle peut frapper l’humanité : Maladie suis nomme par noms divers / Car l un m appelle fievre, l autre poison / L autre chault mal furieux et divers / L un me dit gravelle et l’autre trembloison / L un pleuresie et l autre rompure / L un feu sacre et l autre enflure…
à cette longue et triste énumération, Maladie en ajoute un autre plus horrible, car il est nouveau et n’a pas encore de nom. Gesir, rongneux et tout plein de gratelle, ou ils souffrent une peine mortelle…
Il s’agit du mal napolitain, c’est-à-dire la syphilis, qui fait son apparition à cette époque. Cinq siècles après, la liste de Maladie n’est pas close et l’on pourrait y ajouter avec un triste humour toutes nos maladies contemporaines.
Après que Maladie eût parlé, Accident s’attaque à la richesse. On le voit (fig. 15) fouettant un homme riche assis à sa table, un autre a les mains levées en signe d’impuissance, tandis qu’un enfant semble mendier. Accident fustige tous « les possesseurs de mondaines richesses… » C’est Zambias, roi des Juifs, qui commente cette gravure : Zambias suis qui des Israelites / Sur dix lignees je fus roi en mon temps / Et qui jadis possedais des maudites / Richesses tant que rien n allais doutant…
Nous avons vu tour à tour la guerre, la famine, la peste et la maladie servir l’œuvre d’Accident. Voici maintenant les accidents corporels, Accident frappe de son dard (fig. 16) un homme qui vient de tomber et qui se retient à une poutre, tandis qu’autre se précipite d’une fenêtre. Derrière lui un homme contemple cette chute. Maître Gobin fait parler Marcus Manlius et nous dit dans sa réflexion : Quand Marcus Manlius eut fini / Ses paroles il s en alla… / Disant comment par meurtrier et larron / Il fit occire bourgeois et grand baron / Et puis apres les larrons mesmement…
Ces verts annoncent l’image suivante qui présente une anomalie : elle est à l’envers. Néanmoins on voit très bien un voyageur (fig. 17) seul dans une forêt qui se fait égorger par un bandit. Accident est toujours le témoin. C’est la prosopopée de Cacus, meurtrier et larron qui accompagne cette scène.
L’auteur poursuit son songe et nous raconte qu’il vit Accident assister à sa pendaison (fig. 18) et à un supplice. Les deux malfaiteurs sont Olivier le Daim, barbier de Louis XI, et Aman, favori du roi Assuérus, qui par orgueil et ambition abusèrent de leur pouvoir.
Accident s’attaque maintenant aux tout-puissants : on le voit frapper (fig. 19) de son dard l’empereur qui s’écroule, soutenu par son chevalier. Un roi assiste à cette scène. Nul vivant n est au monde tant puissant / Qui peut a moi ni a la mort resister…
C’est le commentaire d’Alexandre le Grand qui accompagnent cette gravure. Nous retrouvons bien ici la leçon d’humilité que veut donner la Danse macabre :     Haulx estas gaitent gens sans nombre…
Après les rois et les empereurs, ce sont les argentiers qui sont visés par Accident : le riche (fig. 20) compte ses écus. Béthisac, trésorier du duc de Berry, raconte combien il fut malhonnête : Bethisac suis qui du Duc de Berry / Lequel voulut que comptes je rendisse / Depuis le temps qu avais eu l office / De Tresorier et ou mis les deniers
Dans son long récit, Béthisac nous narre son procès et sa triste fin ; certes il a abusé des biens qui ne lui appartenaient pas, mais, cette malhonnêteté ne suffisant pas à elle seule à le conduire au bûcher, il fut accusé d’hérésie et de sodomie.
Le tableau suivant rappelle le connétable de nos Danses macabres : Rien n est darmes quant mort assault… Accident renverse (fig. 21) un chevalier en armure et lui enfonce son dard dans la poitrine. à l’arrière-plan se tient un homme avec sa hallebarde sur l’épaule.
C’est la prosopopée de messire Gauvin, Chevalier de la Table Ronde, qui accompagne cette gravure.
Laissons maintenant Accident s’adresser à trois femmes (fig. 22) : A les mignottes femmes tant precieuses / Qui toutes sont fardees comme poupees…
Le tableau suivant est le même qui accompagne les propos de Marcus Manlius sur la gravure n° 16 mais c’est maintenant (fig. 23) Cicéron qui s’adresse aux hommes de robe.
Dans son songe, maître Robert Gobin voit aussi trois jeunes hommes (fig. 24) dont deux sont sans doute de jeunes nobles qui ne pensent qu’à s’amuser ; Accident en saisit un par le col. La position d’Accident est amusante : on voit en même temps son visage et sa partie postérieure car il s’est complètement retourné. Il s’adresse en ces termes à ces trois jouvenceaux : Tant soient pompeux riches et vigoreux / Tant gracieux ilz sont que c est plaisance / Bien chantent et iouent de tous instruments / Et de iour en iour changent d habillement…
Accident continue son œuvre en emmenant à la Danse les gens d’église. On le voit encore entraînant à sa suite trois moines. Ce sont les propos des papes Jean XII (fig. 25) et de Boniface VII qui commentent ce tableau. Avec beaucoup de sincérité, ils font leur mea culpa.
Pour finir cette longue et diverse énumération de tous les péchés, il reste à voir les héritiers (fig. 26) qui s’emparent des biens du mourant ; en cinq strophes, Accident fait la synthèse de tous les maux dont il peut frapper l’humanité pour la mener à la mort. Ensuite, vient la requête des Morts aux Vivants : Pour nous priez veuillez grands et petits / Et ententis soyez de nos plaintes dolentes… / A Dieu hymnes, chantez pour nous a voix hautaine / En le priant qu Il ait de nous merci…
Pour accompagner la Résurrection c’est la Mort qui parle : Quand le fils de Dieu si terrible verront… / Mais les bons de ce feu preservera…
L’auteur s’éveille après avoir entendu les paroles de la Mort. Ayant repris ses sens il commente sa vision et termine son œuvre par un explicit qui contient sa signature, puisque les vignettes de chaque vers forment son nom et son prénom :
            Regardez bien mondains mon doctrinal
            Ouvrez vos yeux, entendez, je vous prie
            Bien vous avez garde de faire mal devez
            Et vous aurez de Dieu la compagnie
            Rendez a Dieu louange en votre vie
            Tous vous pourrez las sus venir en gloire
            Gaudissez fort comme vous voudrez
            Ou que ce soit prendre fin vous faudra
            Buvez jouez vous en repentirez
            Ie sais de vrai que mort vous surprendra
            Nul excuse pour certains ne vaudra.
Il est à déplorer que peu d’exemplaires ne subsistent de cet ouvrage très moralisateur qui complète à merveille le cycle des Danses macabres. Il ne faut pas oublier que l’imprimerie est encore à ses débuts, que ces livres sont imprimés à faible tirage et qu’ils coûtent une petite fortune. à notre connaissance, il y a deux exemplaires à la Bibliothèque nationale de Paris : Rés. Ye 831 et Rés. Ye 832, un à la succursale de la B.N. de Versailles, également un à la British Library. C’est le Ye 831 qui a servi de modèle
* : sujets traités par ailleurs sur ce site.
Illustrations : diapositives achetées à la Bibliothèque nationale il y a de nombreuses années. Ici, la troisième gravure, Archilupus et Sainte Doctrine.


François Villon
François, né à Montcorbier ou aux Loges en 1431, orphelin de père, est élevé par Guillaume de Villon, chapelain de Saint-Benoît. Mauvais garçon, mais maître ès arts de la Sorbonne, il fut d’abord emprisonné à Meung par l’évêque d’Orléans puis condamné à mort par le Châtelet en 1462 (Ballade des Pendus) mais gracié et interdit de séjour à Paris. On perd sa trace à partir de cette date.
Son œuvre comprend le Petit Testament (1456), le Grand Testament (1461), le Codicille et des poésies diverses. Le Grand Testament est entrecoupé de ballades très connues : Ballades des Dames du temps jadis, Regrets de la belle Hëaulmière, Ballade que Villon fist à la requête de sa mère pour prier Notre-Dame, Ballade des langues envieuses, etc. La célèbre Ballade des pendus (« Frères humains qui après nous vivez… mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre) est dans le Codicille.
L’œuvre, très agréable et très facile à lire, traduit la verve, la philosophie, la joie de vivre et la nostalgie de Villon. Une discrète autobiographie se trouve dans le Petit Testament, et au cours de ses diverses ballades on observe les principaux thèmes auxquels nous sommes habitués :

- égalité par la mort dans le Grand Testament, 36 :
            Mieux vaut vivre sous gros bureau [vêtement de bure]
            Pauvre, qu avoir ete seigneur
            Et pourrir sous riche tombeau.
       et surtout 39 :
            Je connais que pauvres et riches
            Sages et fols, prestres et lais… [laïcs]
            Portant atours et bourrelets
            Mort saisit sans exception.

- Description de la mort dans le Grand Testament, 40 et surtout 41 :
            La mort le fait fremir, pallir
            Le nez courber, les veines tendre,
            Le col enfler, la chair mollir
            Joinctes et nerfs croistre et estendre.
       et aussi la strophe 76 :
            Item, mon corps je donne et laisse
            A notre grant mere la terre
            Les vers n y trouveront grant graisse…

- Le Ubi sunt dans la Ballade des Dames du temps jadis ; Ballade en vieux langage français :
            … ou de France le Roy très noble
            Sur tous autres roys decores
            … S en son temps il fust honore
            Autant en emporte le vent.

- Fragilité des biens de ce monde : Grand Testament, 43 :
            Ce monde n est perpetuel
            Quoi que pense riche pillard
            Tous sommes sous mortel coutel.
       et aussi la Ballade des Seigneurs du temps jadis.

- évolution du corps dans la vieillesse, dans les Regrets de la belle Hëaulmière.

- Peines d’Enfer, dans le Grand Testament, 72 et 73.

Il y a de nombreux autres exemples que nous ne pouvons énumérer ; Villon n’est pas un moralisateur, on n’observe ni plan ni suite dans ses ballades qui restent des œuvres autonomes, isolées ; on a l’impression qu’il écrit au fil des idées ou du calamus. Il est réellement imprégné de la moralité religieuse de son siècle et ce ne sont pas les tourmenteurs du Châtelet ou de Meung qui lui auraient ôté l’idée de la fragilité de la vie.
Illustration : N-D des Fontaines ; Judas s'est pendu et le démon extirpe son âme par ses tripes et non par la bouche.
Le Mors de la pomme
Cette œuvre pourrait être traitée avec les Danses macabres tant elle leur ressemble ; pourtant elle offre avec ces dernières des différences fondamentales justifiant une place particulière.
Nous savons que cette édition a été réalisée par Jean Miélot, chanoine de Lille, en 1468 ; Jean Miélot est né dans la Somme, sans doute à Gueschard, vers 1400 ; il était copiste, enlumineur et traducteur de Philippe le Bon. Il était aussi chapelain de Louis de Luxembourg, comte de Saint Pol. Nous savons aussi que l’auteur de ce manuscrit a tenu à rester anonyme. Il y a huit folios recto verso, numérotés de 107 à 114.
L’ensemble du dessin est très naïf ; les personnages sont réalisés de façon un peu enfantine, avec des traits relativement grossiers, rehaussés de couleurs douces : bleu, jaune, rose ou beige. Les squelettes sont si schématiques qu’il est difficile de discerner s’il s’agit d’un squelette vrai, d’un écorché ou d’une silhouette intermédiaire car, si l’épaisseur des membres et du tronc laisse supposer la présence de chair en quantité importante, le dessin des articulations et de la cage thoracique évoque plutôt la sécheresse du squelette. Habituellement ces morts sont éviscérés, et leur crâne même n’a pas l’aspect traditionnel de la tête de mort ; de plus, ils sont nus, à trois exceptions près : celui de l’empereur, du Christ en croix, du  docteur.
Le folio 107r
Représente Dieu le Père dans les nuages, avec un prologue en soixante-trois vers expliquant (vers 15) :
    L’istoyre du Mors de la Pomme
    Qui cy est pour montrer a homme
    Qu est de luy et qu il devendra
    Car en figure le verra.
    (37) Mort corporele en sa main tient
    Trois dars dont son règne maintient.
    Voy la grande commission
    Dont la Mort fait ostension
    C’est le mandement criminel
    Qu elle obtient du Roy eternel.

Chacune des faces de ces folios comporte deux parties décrites respectivement ci-dessous à gauche et à droite.
Folio 107v
Dieu le Père, vêtu d’un manteau, recommande à Adam et ève de ne pas manger le fruit ; ceux-ci sont nus, mais à l’aise.
Le péché est commis, Adam et ève semblent découvrir leur nudité qui les gêne ; en arrière-plan, dans l’arbre, se coule un serpent à tête humaine tandis qu’au premier plan gît un mort.
Folio 108r
Dieu donne les trois dards à la Mort. Ceux-ci sont présentés par un ange tandis qu’un deuxième se tient à côté, portant une longue épée dans ses deux mains.
Là se trouvent Adam et ève ainsi que la Mort ; ceux-là constatent que la mort les suivra partout, qu’ils devront travailler et souffrir du froid et du chaud.
Folio 108v
On observe la Mort entre deux anges qui tient à la main son mandement et qui le commente. Les anges expliquent la leçon que l’on doit en tirer. Le mandement déroulé est tenu par la Mort.
Folio 109r
Abel est tué par la Mort alors que Caïn est spectateur indifférent ou amusé.
C’est la pucelle, portant une cruche de la main droite et un panier de la main gauche, qui est tuée. Derrière elle arrive une femme tenant aussi une cruche et qui a posé à terre un panier à anse.
Folio 109v
Ici est tué un vieillard assis à une table, accompagné de la « Meschine », de la servante. L’arche de Noé est en arrière-plan, avec le soleil et la lune, cependant que la Mort frappe un homme qui s’écroule, de même que sont renversés les constructions humaines.
Folio 110r
Le géant enlacé par la Mort est assis sur un cheval, entouré d’un groupe de cavaliers ; son écuyer fait un commentaire sur l’inutilité de la puissance corporelle.
La princesse est assise devant une table entre deux seigneurs et la Mort frappe par-derrière, faisant reculer d’effroi le maître d’hôtel.
Folio 110v
C’est un enfant au berceau qui est frappé, à la désolation de sa mère.
Le laboureur travaillant de sa bêche est atteint par-derrière tandis qu’à ses côtés de lui un semeur remplit son sac de grain.
Folio 111r
Un chanoine assis et lisant ; c’est le chapelain un peu en retrait de lui qui est frappé.
La damoiselle se regarde dans son miroir tandis que la chambrière commente :
    Ce miroer ci est exemplaire
    A tout homme qui est mortel.
Folio 111v
Une femme couchée dans son lit est en train d’expirer car en même temps que la Mort la frappe on observe un ange et un démon qui se disputent son âme, cependant qu’une autre femme lui place un cierge entre les mains ; un chapelain est également présent qui tient le récipient d’eau bénite. Dieu le Père est assis sur un arc-en-ciel, les pieds posés sur le monde : à sa droite un ange lui présente l’âme dont il avait la garde et à sa gauche Satan rappelle à Dieu que l’âme ne peut plus acquérir grâce ni pardon puisqu’elle a quitté le monde. Très caractéristique est la supplique de l’âme :
    Las, or suys devant Dieu venue    
    En particulier jugement
    Du monde partant povre et nue
    Aider ne me puis nullement.
Folio 112r
Est représenté ici le pape accompagné du cardinal, mais c’est le pape seul qui est frappé ; il est d’ailleurs entouré de deux autres cardinaux et d’un évêque. Ici encore la Mort cite le pape pour le « Particulier jugement ».
Là, c’est une bataille ou un tournoi. Des deux chevaliers à cheval, l’un est frappé par la Mort et c’est le champion qui constate que son tour arrivera.
Folio 112v
Le changeur assis à sa table est frappé par une Mort gesticulante et sautant par-dessus la table ; le bourgeois témoin de la scène constate qu’il est pénible de mourir lorsqu’on est riche.
La reine à cheval est frappée tandis que le roi commente la puissance de Dieu.
Folio 113r
L’empereur est saisi par la Mort qui lui met la main sur la poitrine ; deux nobles de sa suite parlent de la vanité des honneurs mondains.
Le Christ en croix : au pied de celle-ci se tord un démon vaincu, ayant à sa droite la Mort (qui tient toujours son mandement) et à sa gauche le centurion. Ces quatre textes sont suffisamment éloquents pour que nous les reproduisions :
    La mort : Celluy qui sur moy a puissance
    C’est humblement a moy subvenir
    Et a fait ceste obeissance
    Pour rendre vie a ses amis…
    Jhesus : Je sueffre mort et passion
    Pour vraye amour dont j aimme lomme
    En croix fais reparation
    Du mors qu Adam fist en la pomme.

    Lucifer : Rempli suis de deuil et denvie
    A ce coup perdons les humains
    Sur cet arbre est le fruit de vie
    Qui les delivre de noz mains.

Folio 113v
Le docteur assis dans une cathèdre est frappé, encore par-derrière, alors que le fol dont l’attitude traduit bien l’état mental lui tourne presque le dos.
à droite, se tient un couple d’amoureux assis sur un banc, dont la femme est frappée du dard.
Folio 114r
Il présente un dessin unique surmontant six strophes : un homme et une femme sont précipités dans une fournaise par deux démons. Cette fournaise est entretenue par deux autres démons qui s’activent sur les soufflets ; au centre un diable maintient une femme frappée d’un fléau par un acolyte. Le texte traite du Purgatoire, de l’Enfer et du Paradis.
Folio114v
La dernière image est une gueule d’Enfer où se tiennent les démons et divers personnages dont deux rois. En bas à droite, un homme barbu coiffé d’un bonnet déroule autour de lui un phylactère sur lequel on peut lire : L histoire du Mors de la Pomme, c est cy.
En bas à gauche sont deux strophes dont voici la dernière :
    Plaise vous tous a Dieu prier
    Pour lacteur qui point ne se nomme
    Et ne vueillez pas oublier
    Listoire du Mors de la Pomme.

Quelques commentaires peuvent être faits :
- l’analogie avec la Danse macabre réside dans la brutalité de la survenue de la mort ; ces individus sont saisis en quelque sorte par traîtrise ; le texte le dit assez clairement et l’iconographie confirme l’arrivée inopinée de la Mort, qui surgit le plus souvent par-derrière.
- la Mort atteint tous les individus : pape, empereur, laboureur, usurier, enfant, amoureux…
En revanche, quelques différences significatives entre le Mors et les Danses doivent être retenues ;
- tout d’abord l’absence de hiérarchie : non seulement sont saisis des individus d’états divers, mais ils le sont manifestement au hasard. Nous n’avons presque jamais observé de Danses macabres qui ne respectent pas scrupuleusement la hiérarchie, surtout parmi les premiers processionnaires.
- ensuite, ces victimes sont actives, ou à peu près ; alors que la Danse les présente toujours immobiles, debout, accompagnées de leur mort, ici au contraire, on sent, on devine, on voit l’activité du docteur, du changeur, du laboureur.
- et puis, nos victimes ne sont pas seules : à leur activité se joint un entourage, présent et plus ou moins actif lui aussi.
- enfin, dans les Danses les morts n’attaquent pas les vivants, mais les emmènent ; ici au contraire la mort – le mort – tue sa victime.
Une autre différence caractéristique avec les Danses primitives est que notre Mors tourne autour du Péché originel et des ses conséquences. Lorsque l’on observe de nos jours la Danse de Meslay-le-Grenet ou de Kermaria, c’est par une déduction intellectuelle que nous pouvons rattacher la mort de la Danse à la mort de la Genèse. Au milieu – ou au début – du XVe siècle, l’auteur du Mors donne la solution, avec force détails : sept images précèdent la mort des humains, cinq autres servent d’appui et de conclusion à cette iconographie parfaitement chrétienne.
Cette œuvre pose un problème chronologique certain : elle est plus complète que les Danses médiévales ; plus complète iconographiquement, mais surtout de façon didactique. La Danse est censée poser – en première analyse – le problème de la mort de l’homme et de l’égalité qu’offre cette mort sans traiter de sa cause ni de son incidence religieuse. Le Mors nous rappelle l’origine de la mort, donc sa cause, et nous donne le moyen de tromper cette mort par la vie éternelle. Mais cet aspect didactique est-il contemporain, antérieur ou postérieur à la Danse macabre ? à notre sens, le Mors est postérieur à la Danse pour la raison suivante :
Cette dernière a été établie, pensée et réalisée sous la poussée du malheur et traite donc essentiellement de l’égalité provoquée par la mort ; ce n’est qu’après une certaine maturation religieuse et intellectuelle que l’auteur du Mors a pu penser que cette égalité, cette mortalité était précisément provoquée par le Péché originel, péché qu’il a donc fait figurer en tête d’une Danse macabre de sa composition.
De plus, il est très possible que le Mors soit apparu pour les mêmes raisons que l’Ars moriendi : réaction chrétienne à la formulation matérialiste de la Danse ; notre conclusion du Mors est alors identique à celle de l’Ars moriendi.
Illustration : cliché BnF, Ms 17001


La danse de Bar-sur-Loup
Près de Nice, la petite ville du Bar-sur-Loup possède dans son église un tableau représentant une danse des vivants : onze hommes et femmes sont en train de danser en rond au son d’un fifre et d’un tambour joués par le même musicien.
Au premier plan à gauche, la Mort portant un carquois et armée d’un arc, décoche ses flèches sur les vivants insouciants.
A droite, saint Michel effectue le Pèsement des âmes en présence de Dieu le Père, tandis que trois diables saisissent les âmes et les précipitent dans la gueule du Léviathan, l'un d'eux tentant de fléchir la balance de saint Michel.
A l’extrême gauche, une foule considère ces danseurs mourants et semble en tirer la leçon. Un des danseurs est déjà mort, atteint d’une flèche cependant qu’un démon saisit son âme, petite silhouette blanche sortant de sa bouche. Chacun des danseurs ainsi que le musicien, est représenté avec un diablotin dansant lui-même au-dessus de chaque tête. L’image est originale.
Un texte en provençal est placé sous l’image. Ce sont trente-trois vers disposés en deux colonnes ; la symétrie est donnée par le « Amen » disposé en trente-quatrième ligne.
Il ne s’agit donc pas d’une Danse macabre comme on peut le lire çà et là, mais d’une danse des vivants ; la Mort elle-même ne danse pas, ce n’est ni une danse des morts ni une danse de la Mort. Cette œuvre s’inscrit évidemment aussi dans le cadre très général du Memento Mori.

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